« Soft skills » ou « compétences durables » : le rebranding change-t-il la pratique ?

« Soft skills » ou « compétences durables » : le rebranding change-t-il la pratique ?

Il faut abandonner le terme « soft skills » au profit de « power skills » ou de « compétences durables » pour enfin reconnaître leur valeur stratégique.

L'étiquette change, mais le vide reste

Le constat semble faire l'unanimité dans les départements de ressources humaines : le qualificatif « soft » est une erreur historique. Selon TechClass, cette appellation est un misnomer : elle laisse supposer que ces capacités sont secondaires ou faciles à acquérir. Le même texte note que des organisations les rebaptisent « Power Skills » ou « Enduring Human Capabilities ». Pour corriger ce tir, une vague de rebranding déferle sur l'industrie. On ne parle plus de savoir-être, mais de « power skills ». Ce changement sémantique, documenté par Udemy Business dans son rapport 2022, vise à élever le statut de ces compétences au rang de nécessités absolues pour réussir.

L'objectif affiché est de transformer une perception passive en une posture active. Le terme « power skills » suggère une force de frappe que le mot « soft » semblait diluer. Pourtant, on peut se demander si ce ravalement de façade modifie réellement la manière dont ces compétences sont pratiquées. En changeant l'emballage, on espère provoquer un choc culturel, mais qu'arrive-t-il si la résistance des équipes techniques ne porte pas sur le nom, mais sur la substance même de formations souvent perçues comme déconnectées de la réalité des sprints ?

Le risque est de voir apparaître un nouveau jargon qui rajoute une couche de vernis marketing sur des enjeux de collaboration profonds. Si l'on discrédite l'importance de ces attributs en les qualifiant de « mous », on minimise aussi l'effort nécessaire pour les maîtriser, même sans source primary retrouvée pour chiffrer ce constat. Le rebranding en « power skills » promet une montée en puissance immédiate, mais il ne réduit en rien la complexité de l'apprentissage. Est-ce que le fait de renommer un cours de communication en « Power Communication » rend le dialogue plus fluide dans une équipe de développeurs sous pression ?

La durabilité est-elle un alibi pour l'imprécision ?

Parallèlement aux « power skills », le concept de « durable skills » gagne du terrain. L'argument est séduisant : contrairement aux compétences techniques qui deviennent rapidement obsolètes, les compétences durables conservent leur valeur sur le marché du travail. C'est une vision rassurante pour des professionnels qui voient leurs outils être remplacés tous les cinq ans. Une analyse Durable by Design d'America Succeeds montre que 76 % des offres d'emploi demandent au moins une durable skill. Une analyse complémentaire d'America Succeeds sur 88 millions d'offres d'emploi indique que huit des dix compétences les plus demandées appartiennent à cette catégorie.

Cependant, cette quête de durabilité ne cache-t-elle pas une forme de paresse intellectuelle ? En regroupant tout ce qui n'est pas strictement technique sous l'étiquette « durable », on crée un ensemble si vaste qu'il en devient flou. Les power skills sont censées perfectionner le pouvoir de communiquer et de diriger, mais cette promesse de polyvalence peut aussi devenir un obstacle à la spécialisation nécessaire dans certains rôles tech. On finit par valoriser une malléabilité permanente au détriment de l'expertise profonde.

Dans le contexte des PME québécoises, cette confusion terminologique peut coûter cher. On investit dans des programmes de « compétences transversales » sans savoir quel trou on essaie de boucher. On se rassure en se disant que c'est « durable », mais on oublie que la durabilité d'une compétence dépend de sa mise en pratique spécifique. Est-ce que l'on ne cherche pas, à travers ces nouveaux termes, à éviter de nommer les frictions réelles de la culture d'ingénierie, en préférant des concepts larges qui ne froissent personne ?

Le paradoxe de la différenciation concurrentielle

Le dernier argument du consensus est celui de la survie face à l'intelligence artificielle. Dans un monde où les compétences techniques sont de plus en plus automatisables, les compétences humaines rebaptisées émergent comme différenciateur concurrentiel, selon le blog éditeur Voxy. On nous explique que les « power skills » permettent de repenser le lieu de travail en mettant l'accent sur ce que les machines ne peuvent pas faire, comme le décrit Morson : communiquer, apprendre, collaborer et diriger.

Cette vision place une pression immense sur l'individu. On ne lui demande plus seulement d'être un bon technicien, mais d'être un « super-humain » doté de pouvoirs relationnels exceptionnels. Le rebranding transforme une nécessité de collaboration en une course à la performance individuelle. Si ces compétences sont le seul rempart contre l'automatisation, leur acquisition devient une question de survie. Cette approche risque de créer une nouvelle forme de stress au sein des équipes tech, déjà sollicitées par une veille technologique constante.

Au final, le passage des « soft skills » aux « power skills » semble être une tentative de donner de la crédibilité à l'impalpable. On utilise le vocabulaire de la force pour compenser la difficulté à mesurer l'impact réel de l'humain. On peut se demander si cette obsession pour le nommage n'est pas le symptôme d'une incapacité à traiter le sujet pour ce qu'il est : une pratique quotidienne, ingrate et complexe, qui ne se résout pas par un changement de titre sur un profil LinkedIn.

Est-ce que le fait de renommer ces compétences change réellement l'investissement que les entreprises sont prêtes à y consacrer, ou est-ce simplement une manière de rendre la pilule de la formation plus facile à avaler pour des équipes qui n'y croient plus ?