On vient de passer un cap majeur dans le monde du EdTech. L’annonce fin 2025 de l’acquisition d’Udemy par Coursera pour environ 2,5 milliards de dollars crée un mastodonte de la connaissance globale [1, 2]. Pour nous, au Québec, ce n’est pas juste une nouvelle économique de plus : c’est le signal que la façon dont on forme nos équipes de support, nos dévs et nos gestionnaires est en train de changer radicalement de moteur.
L’idée centrale de cette fusion ? Devenir une plateforme « IA-native ». On nous promet que l’IA va lier les « skills » pratiques et rapides d’Udemy aux certifications académiques rigoureuses de Coursera. Sur papier, c’est brillant. Mais quand on creuse un peu, on commence à voir les limites de cette « boîte noire » algorithmique, surtout pour une PME de 50 personnes qui doit jongler avec la réalité du terrain et la Loi 96.
C’est quoi au juste, une plateforme « IA-native » ?
Oubliez le catalogue de cours statique où on cherche par mots-clés. La nouvelle entité fusionnée veut créer un « système de record » unifié pour le talent mondial [3].
Concrètement, l’IA va servir à trois niveaux :
- Le mapping des compétences (Skills DNA) : L’IA analyse en temps réel les besoins du marché et les compare aux acquis de vos employés. On ne choisit plus un cours parce qu’il a l’air bon, mais parce que l’algorithme dit qu’il manque exactement cette brique dans votre équipe [4].
- La personnalisation par « Coach » : Coursera Coach, propulsé par l’IA générative, agit comme un tuteur 24/7 qui répond aux questions des apprenants et résume les concepts complexes [5].
- L’IA-Dubbing et la traduction massive : C’est le gros morceau. Coursera utilise déjà l’IA pour traduire plus de 4 000 cours en 20 langues, incluant le français [6]. L’objectif est de briser la barrière de la langue « à la vitesse de l’IA ».
Pourquoi c’est (en théorie) une méchante bonne affaire pour nos PME
Pour une PME technologique ou de services à Montréal ou à Québec, la vitesse est tout. On n’a pas le temps d’attendre six mois qu’un programme universitaire local soit mis à jour quand un nouveau modèle d’IA sort chaque semaine.
- Montée en compétences « just-in-time » : La force d’Udemy, c’est sa réactivité. Un expert sort un cours sur une nouvelle librairie de code en trois jours. La fusion permet d’intégrer ces micro-apprentissages dans des parcours certifiants reconnus par Coursera [1, 3].
- Réduction des coûts de formation : Plutôt que de payer des formations privées à 1 500 $ la journée par personne, on accède à un catalogue illimité via abonnement (Coursera Plus ou Udemy Business) [7, 8].
- Uniformisation : Pour une équipe de 50 personnes, tout le monde peut avoir le même niveau de base, suivi par un tableau de bord unique, peu importe si l’employé est à son bureau ou en télétravail.
Ce qui m’intrigue
C’est ici que mon feeling devient plus méfiant. On nous vend une solution « clé en main », mais on risque de se ramasser avec une « boîte noire » qui ne comprend rien à notre réalité québécoise.
L’effet boîte noire du « Skills DNA »
Qui décide ce qu’est une compétence « valide » ? Si l’algorithme est entraîné majoritairement sur des données de la Silicon Valley, il va prioriser des modèles de gestion ultra-individualistes et agressifs qui fittent mal avec notre culture de consensus et de délibération [9, 10]. On risque de formater nos gestionnaires selon des standards qui ne marcheront pas dans une PME de chez nous.
Le mirage de la traduction automatique
L’IA-dubbing, c’est impressionnant techniquement, mais c’est souvent de la « lazy translation » [11]. Pour des sujets techniques simples (apprendre à utiliser Excel), ça passe. Mais pour du droit, de la comptabilité ou de la gestion humaine, la nuance est tout. Un cours sur les contrats commerciaux traduit de l’américain vers le « français international » par une IA peut carrément être dangereux légalement pour une entreprise soumise au Code civil du Québec [11, 12].
La collision frontale avec la Loi 96
Au Québec, c’est la loi : le français est la langue normale et habituelle du travail [13]. Depuis le 1er juin 2025, les PME de 25 employés et plus doivent entamer leur francisation [14]. Si vous offrez une formation de pointe en anglais avec une version française « botchée » par IA, vous n’êtes pas conformes. La loi exige une qualité au moins équivalente [15, 16]. Est-ce que Coursera va vraiment investir pour que son IA parle un français québécois précis et respecte nos cadres réglementaires ? J’en doute fort.
Voici ce qu’on sait — et ce qu’on ne sait pas encore
On sait que la fusion va centraliser la gouvernance de la connaissance à Mountain View, en Californie [2]. On sait aussi que l’appétit pour le contenu français est énorme (450 000 inscriptions sur Coursera en 2025) [17].
Mais voici les vraies questions pour nous :
- L’expertise locale va-t-elle disparaître ? Si l’algorithme « enterre » les experts québécois sous une tonne de contenus américains traduits, on perd notre souveraineté numérique [11].
- Quel est le vrai coût cognitif ? Apprendre des concepts complexes via une traduction IA imparfaite demande un effort mental supplémentaire (charge cognitive extrinsèque) qui réduit l’efficacité de l’apprentissage [18, 19].
- Le support sera-t-il là ? Quand le bot de Coursera ne comprendra pas une question sur la fiscalité québécoise, qui va répondre ?
Mon intuition
C’est brillant sur papier, et pour l’upskilling purement technique (IT, data), ça va être une machine de guerre. Mais pour tout ce qui touche à l’humain, au légal et au culturel, je reste très sceptique. On risque de se faire « coloniser » par du contenu standardisé qui va nous faire perdre notre couleur locale.
Pour une PME de 50 personnes, le move intelligent, c’est probablement d’utiliser ce géant pour les bases techniques, mais de garder ses billes pour des formations locales (Cégeps, experts d’ici, plateformes comme C3pH ou Edigo) pour tout ce qui demande de la nuance et de la conformité [20, 21].
Check ça de près : Si vous commencez à voir vos employés déconnecter pendant leurs formations « IA-natives », c’est peut-être que la boîte noire est en train de les perdre.
Questions ouvertes pour la suite :
- Est-ce que le certificat « IA-native » aura autant de valeur aux yeux des RH québécois qu’un diplôme local ?
- Comment l’OQLF va-t-il réagir face aux plateformes qui ne jurent que par la traduction automatique ?
- Jusqu’où peut-on faire confiance à un « Coach IA » pour former nos futurs leaders ?
Sources :
- Coursera to acquire Udemy to create $2.5B MOOC giant | Higher Ed Dive
- Coursera to Combine with Udemy to Empower the Global Workforce
- The $2.5B Coursera-Udemy merger is being driven by AI speed – Computerworld
- Coursera to Combine with Udemy to Empower the Global Workforce with Skills for the AI Era
- Coursera announces new AI content and innovations to help HR and learning leaders
- Coursera expands AI-powered translations to 17 popular languages
- Entrepreneurs : Coursera ou Udemy pour se former en ligne ? – Univers Entreprises
- Udemy vs Coursera: Which is Better for Learning? | HoverNotes Blog
- What Do American Business People Think of Quebec?
- Exploring Work Culture Differences in Canada vs. the U.S.
- Mind your language: The battle for linguistic diversity in AI – UN News
- The Pros and Cons of Machine Translation and AI in Legal Translation – McGill University
- Bill 96 – Assented to (2022, chapter 14) – Publications Quebec
- Guide simple sur la loi 96 en entreprise (Québec 2025) – Francoflex
- Tout ce qu’il faut savoir sur la Loi 14 (projet de loi 96) – CFIB
- Loi 96 : comment préparer votre entreprise à la réforme de la langue française
- Coursera Launches AI-Dubbed Courses in Spanish, French …
- Cognitive Load Theory and Instructional Design for Language Learning (Chapter 38)
- Dual Coding or Cognitive Load? – Frontiers
- Centre de Formation professionnelle | C3pH
- Formation continue au cégep – Cégep de Rosemont