Je reçois souvent la même question de la part de propriétaires de PME : « Mathieu, on veut lancer notre plan de formation numérique, est-ce qu’on devrait tout miser sur une application mobile ou garder nos bons vieux postes de travail ? »
Ma réponse est toujours la même : ce n’est pas une question de goût ou de budget. C’est une question d’arbitrage entre l’action et la réflexion. Choisir le mauvais support, c’est condamner votre investissement avant même que le premier employé clique sur « Débuter ».
Voici comment je vois les choses pour trancher cette décision stratégique.
Le portrait de vos troupes : Bureautique vs Terrain
Dans les PME québécoises, on observe une transformation numérique à deux vitesses. Pour décider du matériel, il faut d’abord regarder qui sont vos apprenants.
Si vos employés sont sur le plancher de production, sur la route ou dans un entrepôt, le Mobile First s’impose. Ce qu’on appelle les deskless workers représentent 80 % de la main-d’œuvre mondiale, mais reçoivent seulement 1 % des investissements technologiques. Pour eux, demander de s’asseoir devant un PC est une barrière physique.
À l’inverse, pour vos équipes administratives ou vos cadres, le Poste de travail reste le bastion de la profondeur. Une formation sur Excel ou PowerBI sur un écran de 6 pouces, c’est une perte de temps. On estime qu’une bonne maîtrise des outils bureautiques sur PC peut faire économiser 135 heures par an par employé.
Le mirage du « n’importe où, n’importe quand »
L’approche mobile promet une flexibilité totale. C’est séduisant, mais c’est un terrain glissant au Québec.
Le risque légal
Selon la CNESST et la Loi sur les normes du travail (LNT), toute formation exigée par l’employeur doit être rémunérée comme du temps de travail. Si vous poussez des modules sur les téléphones personnels de vos employés le soir ou la fin de semaine, vous ouvrez la porte à du « travail gris » non déclaré ou à des heures supplémentaires majorées. En 2025-2026, le droit à la déconnexion devient un enjeu central pour la rétention des talents.
La charge cognitive
Des études EEG (électroencéphalographie) démontrent que la recherche d’information sur mobile demande un effort mental nettement plus élevé que sur un PC. Le cerveau doit compenser la petitesse de l’écran et la navigation contrainte. Si vos employés sont déjà fatigués par une journée sur le terrain, leur imposer un mobile pour apprendre un concept complexe, c’est garantir qu’ils ne retiendront rien.
Mobile First : Pour l’action et le rappel
Je recommande le mobile principalement pour le microlearning (modules de 3 à 5 minutes). C’est redoutable pour :
- Les rappels de sécurité (SST).
- L’accueil des nouveaux (onboarding) rapide.
- Les mises à jour de procédures urgentes.
Ici, on cherche l’engagement. L’apprentissage mobile booste la motivation de 70 % par rapport à l’ordinateur grâce à la ludification.
Poste de travail : Pour la spécialisation
Je conseille de maintenir des postes de travail dédiés (ou des tablettes corporatives durcies en salle calme) dès que l’apprentissage touche à :
- Des logiciels métiers complexes.
- De la certification ou de la conformité réglementaire.
- De l’analyse de données stratégiques.
Dans un atelier bruyant, l’apprentissage est saboté si le niveau sonore dépasse 85 dB. Un coin calme avec un poste de travail offre une isolation acoustique et visuelle que le mobile n’aura jamais.
Ma grille d’arbitrage pour décider
| Si votre priorité est… | Optez pour le Mobile First | Optez pour le Poste de travail |
|---|---|---|
| Type de tâche | Sensibilisation, « Just-in-time » | Maîtrise métier, Analyse, Certification |
| Profil employé | Itinérants, Frontline workers | Personnel administratif, Experts |
| Sécurité des données | Risque élevé (besoin de MDM) | Risque contrôlé (réseau local) |
| Accessibilité | Maximale, n’importe où | Limitée, nécessite un espace dédié |
| Financement | Programmes de transfo numérique | Programme Visées, Crédit d’impôt |
Mon avis de terrain
À mon avis, le jeu du « tout mobile » n’en vaut pas la chandelle pour une PME qui veut de la profondeur technique. C’est trop risqué au niveau légal et trop lourd pour l’attention de vos gens.
Je pense que le succès réside dans un modèle hybride :
- Le mobile pour l’action : Des alertes, des quiz rapides et des vidéos de 2 minutes pour garder les connaissances fraîches.
- Le bureau pour la réflexion : Des sessions bloquées d’une heure, payées, devant un écran qui permet de voir l’ensemble du problème.
N’oubliez pas les leviers financiers : au Québec, des programmes comme Visées peuvent financer jusqu’à 50 % du salaire de vos employés en formation.
C’est à vous de décider en fonction de votre réalité de plancher, mais gardez en tête que le support dicte la qualité de l’attention. En 2026, la PME résiliente sera celle qui saura offrir la mobilité pour agir, et le bureau pour réfléchir.