Moins d'un Canadien sur quatre formé : un cours de trois heures peut-il vraiment renverser la vapeur ?

Moins d'un Canadien sur quatre formé : un cours de trois heures peut-il vraiment renverser la vapeur ?

Le pari d'une mise à niveau nationale express

L'idée selon laquelle un cours gratuit de courte durée accessible à grande échelle permet d'élever rapidement les compétences numériques de la population active gagne du terrain au pays. Le 9 septembre 2026 à Edmonton, le ministre fédéral Evan Solomon a officialisé un partenariat national de 13 millions de dollars avec Amii afin de lancer l'Initiative nationale de littératie en intelligence artificielle. Ce programme vise à joindre jusqu'à un million d'étudiants postsecondaires et plus de 50 000 éducateurs de la maternelle à la douzième année par l'entremise de trois volets d'apprentissage conçus pour les étudiants, les enseignants et l'ensemble de la population.

Selon les détails rapportés par CBC News, le volet étudiant prend la forme d'un module asynchrone d'environ trois heures, sans instructeur, que chacun peut suivre à son rythme dès le 21 septembre dans les établissements d'enseignement, tandis qu'un volet grand public sera offert avant la fin de l'année dans le répertoire de formation du Guichet-Emplois.

Ce déploiement s'appuie sur un diagnostic sévère concernant le retard canadien. D'après la stratégie nationale en matière d'IA d'ISDE, moins du quart des Canadiens (24 %) déclarent avoir suivi une formation en intelligence artificielle, ce qui place le pays au 44e rang sur 47 nations pour la littératie dans une étude internationale de référence, et au 42e rang pour la confiance envers ces outils. On note d'ailleurs dans ce cadre stratégique un objectif ciblant plus de 3 000 éducateurs formés, un chiffre qui contraste avec la cible de 50 000 enseignants annoncée à Edmonton.

La distance entre familiarité individuelle et compétences de travail

Dans les milieux professionnels, l'expérimentation spontanée des outils numériques devance souvent les programmes officiels. Une enquête menée par le Centre des Compétences futures indique que près de trois travailleurs canadiens sur dix utilisent déjà l'intelligence artificielle au travail, mais que 44 % de ces utilisateurs actifs n'ont reçu aucune formation structurée pour encadrer cette pratique.

Cette progression des usages ressort également des données de Statistique Canada sur l'utilisation des technologies numériques par les travailleurs, qui documentent une hausse de l'usage de l'IA générative chez les employés de 17 % en septembre 2024 à 30 % en juillet 2025. Les travailleurs adoptent ainsi des assistants conversationnels par curiosité personnelle, sans attendre de cadre formel.

Cette familiarité ne garantit toutefois pas une maîtrise technique approfondie. Selon un sondage publié par CanadianSME avec le Groupe Banque TD, trois quarts des travailleurs (75 %) s'accordent une note de C ou moins pour leurs compétences numériques avancées, 32 % admettent avoir déjà exagéré leurs aptitudes en IA au travail, et seulement 37 % estiment que la formation fournie par leur employeur répond à leurs besoins réels.

Le passage d'un survol théorique à une intégration rigoureuse soulève un défi pédagogique. Dans son analyse sur les formations courtes, EITT Academy documente le risque d'une « illusion of competence », où le visionnement de courtes capsules vidéo crée une impression de maîtrise sans donner la capacité de concevoir ou déployer des systèmes dans un contexte opérationnel réel.

Cette tension entre simple usage d'outils grand public et qualification requise varie selon les postes. Une recherche menée par The Dais sur la main-d'oeuvre du secteur public révèle que 49 % des postes de la fonction publique se situent dans des professions à faible complémentarité avec l'IA, comparativement à 29 % dans l'ensemble de l'économie. Pour ces travailleurs, l'enjeu direct ne réside pas dans l'apprentissage de notions élémentaires, mais dans l'exposition de tâches routinières à l'automatisation.

Les freins organisationnels et la pertinence perçue par les PME

Sur le terrain des entreprises, la qualification de la main-d'oeuvre se heurte au niveau d'intégration technologique des organisations. D'après l'Enquête canadienne sur les conditions commerciales de Statistique Canada pour le deuxième trimestre de 2025, seulement 12,2 % des entreprises déclarent utiliser l'intelligence artificielle pour produire des biens ou fournir des services, même si cette proportion a doublé par rapport aux 6,1 % enregistrés un an plus tôt.

Cette réserve ne découle pas uniquement d'un manque de cours. Une publication de Statistique Canada sur les intentions d'adoption technologique des entreprises démontre que les deux tiers des organisations (66,7 %) n'envisagent pas d'adopter l'IA au cours des douze prochains mois, 78,1 % de ces entreprises non adoptantes précisant que ces technologies ne présentent pas de pertinence pour leurs biens ou leurs services.

Dans son rapport sur le déficit des qualifications en IA, le Centre des Compétences futures approfondit ce décalage en relevant que le taux d'adoption des PME oscille entre 12,2 % selon la définition de production de Statistique Canada et 71 % selon des critères d'outillage généraux, que le manque de besoin perçu reste le principal frein alors qu'à peine 31 % des dirigeants savent définir les compétences requises, et que la familiarité déclarée n'atteint que 5 % chez les 55 ans et plus contre 39 % chez les 18 à 24 ans.

Les retombées économiques et l'évaluation de l'apprentissage

L'initiative nationale repose sur l'hypothèse qu'une diffusion élargie des connaissances numériques soutiendra la productivité globale. Pourtant, les retombées économiques mesurables demeurent nuancées. Une analyse empirique de Statistique Canada sur la productivité du travail et les technologies de pointe indique que si l'écart brut de productivité entre entreprises adoptantes et non adoptantes s'élève à 16,8 %, cet avantage retombe à 5,1 % et devient statistiquement non significatif lorsque le modèle contrôle pour la taille de l'établissement, le secteur d'activité et l'intensité du capital.

À cette incertitude s'ajoute l'absence d'indicateurs publics sur l'apprentissage lui-même. Comme le fait observer Digital Journal, le gouvernement fixe des cibles quantitatives de portée sans préciser comment seront mesurés les acquis réels des participants, la rétention des notions ou les modifications concrètes de comportement au travail. Par ailleurs, la portée effective dépendra de la volonté des collèges et des universités d'adopter ce contenu, l'adhésion institutionnelle n'étant pas automatique.

Un premier pas démocratique ou un traitement superficiel ?

Devant le déficit de formation numérique au pays, deux perspectives légitimes s'opposent quant à la portée d'un tel investissement.

D'un côté, on peut considérer qu'un module gratuit de courte durée offre une porte d'entrée pragmatique pour démystifier le sujet, atténuer les appréhensions et diffuser des repères éthiques auprès d'étudiants et d'éducateurs à un coût par personne minime.

D'un autre côté, on peut se demander si cette démarche ne risque pas de substituer une attestation de sensibilisation à la montée en compétences approfondie que requiert la modernisation des PME, tout en laissant intacte la tâche d'adapter les processus d'affaires et de former des équipes capables d'intégrer ces systèmes dans la production.

Une initiation nationale de quelques heures constitue-t-elle le point de départ d'une véritable culture numérique collective, ou une réponse symbolique qui laisse sans réponse les défis de productivité des entreprises ?