« L'humain reste au centre de la veille » : et si ce consensus rassurant masquait l'obsolescence du métier ?

Le consensus sur le repositionnement stratégique
Dans les rencontres professionnelles et les tribunes d'intelligence économique, un discours rassurant fait l'unanimité : l'intelligence artificielle ne menacerait pas le veilleur humain, elle automatiserait seulement les collectes fastidieuses pour le hisser au rang d'analyste de haut niveau. Les éditeurs de solutions cadrent d'ailleurs l'IA comme une technologie qui augmente les travailleurs plutôt qu'elle ne les remplace, en promettant que la prise en charge des tâches répétitives libère du temps.
On tient pour acquis que la valeur du métier réside dans une couche d'interprétation inaccessible aux machines. Pourtant, cette lecture évite d'interroger la structure réelle du travail d'information. Si l'essentiel du temps facturé ou budgété correspondait précisément aux étapes de collecte, de tri et de mise en forme désormais exécutées en quelques secondes, que reste-t-il concrètement de la fonction lorsque ces étapes disparaissent ?
La disparition du temps de traitement documentaire
Pendant des décennies, la recherche d'information stratégique imposait des délais incompressibles de lecture, de croisement des sources et de mise en forme. Cette contrainte temporelle justifiait l'existence d'équipes dédiées. Or, les outils actuels compriment ces délais de manière spectaculaire. Dans les études de marché, des démarches de recherche manuelle qui exigeaient une journée complète sont désormais exécutées en moins de 15 minutes par des agents autonomes, sans mobiliser la moindre heure d'analyste.
Ce saut de productivité transforme l'analyse. Selon un rapport éditeur (Digital Clarity), la production d'analyses concurrentielles complètes par moissonnage automatisé et modèles de langage est passée de plusieurs mois à quelques heures, accompagnée d'une chute de 60 à 80 % des honoraires récurrents en agence. Les données compilées par AMRA & ELMA indiquent que 53 % des tâches d'un analyste d'études de marché sont jugées directement automatisables, tandis que 58 % des agences équipées d'assistants de contenu ont déjà réduit leurs effectifs de rédaction d'au moins 20 %. On peut supposer que l'analyste se concentrera sur des missions d'orientation, mais on peut aussi se demander si le volume global de travail d'analyse humaine ne subit pas une contraction irréversible.
La désintermédiation directe par les décideurs
Le deuxième pilier du consensus suppose que le dirigeant aura toujours besoin d'un intermédiaire pour formuler les requêtes, valider les résultats et contextualiser les signaux. Cette hypothèse est bousculée par l'arrivée d'interfaces conversationnelles connectées directement aux données d'affaires. Des retours d'expérience sur les systèmes de gestion montrent qu'il est possible d'opérer sans équipe décisionnelle intermédiaire, avec des cycles de décision 3,2 fois plus rapides qu'en passant par le canal analytique classique.
Cette désintermédiation gagne la recherche sectorielle externe. L'intégration des résumés automatisés dans les moteurs s'accompagne d'une chute de 61 % du taux de clic organique sur les requêtes concernées. Le décideur qui attendait une note de synthèse préparée par sa cellule de veille accède désormais à un briefing instantané sur son écran. Si l'accès direct devient la norme pour les arbitrages courants, le rôle du veilleur comme point de passage obligé pour l'information externe ne devient-il pas marginal pour la majorité des organisations ?
Le glissement budgétaire des salaires vers le calcul
Dans les audits de capital-investissement, l'analytique de base et l'externalisation de services sont désormais associées à un risque de désintermédiation très élevé, les modèles de tarification par poste devenant obsolètes face aux agents autonomes. Ce phénomène se traduit, selon le cabinet Bennett Jones, par des gels d'embauche chez IBM (des milliers de postes administratifs et d'analyse absorbés par l'automatisation) et par le rappel que la Loi 25 au Québec impose une révision humaine lors de décisions entièrement automatisées ; cette obligation juridique ciblée ne protège toutefois pas la viabilité économique des services de veille générale.
En parallèle, le coût du calcul redéfinit les budgets. Une projection de Gartner anticipe que les coûts d'utilisation de l'IA dépasseront les salaires moyens des spécialistes dans certains métiers techniques d'ici 2028 sous l'effet de la consommation de jetons. Dans ce contexte d'arbitrage budgétaire, les directions financières sont de plus en plus amenées à choisir entre payer une masse salariale récurrente ou financer des capacités de calcul à la demande.
L'acceptation d'une information approximative
L'argument de la confiance et de la fiabilité reste souvent le dernier refuge du discours corporatif. On affirme que l'humain est indispensable pour garantir l'exactitude des faits et prévenir les erreurs des modèles. Cependant, les usages montrent que de nombreuses organisations s'accommodent d'une information approximative dès lors qu'elle est immédiate et peu coûteuse. Une étude sur l'évolution des contenus en ligne révèle que 91,4 % des sources citées dans les moteurs de synthèse IA sont déjà partiellement ou totalement produites par des machines.
Cette dynamique modifie la matière première consultée. Des travaux de recherche démontrent que la probabilité qu'un agent sélectionne une source diminue quand l'effort de vérification augmente, poussant les systèmes à privilégier la facilité d'extraction plutôt que la profondeur méthodologique. Si le marché valide une veille rapide et superficielle pour la plupart des décisions opérationnelles, la rigueur documentaire du veilleur conserve-t-elle une valeur marchande suffisante pour justifier son maintien ?
La cartographie des tensions du métier
Les transformations observables sur le terrain mettent en évidence plusieurs failles dans la thèse d'une transition sans heurts pour les professionnels de l'information.
Un métier transformé ou une fonction résiduelle ?
On peut soutenir que l'intelligence artificielle élèvera la profession vers un rôle de conseiller stratégique auprès des comités de direction, réservé aux arbitrages les plus complexes et aux situations de crise où la responsabilité humaine reste directement engagée. On peut tout aussi bien observer que la disparition du travail d'exécution documentaire et la généralisation des outils d'interrogation directe réduisent la veille à une commodité automatisée, ne laissant subsister qu'un nombre restreint de postes d'experts très spécialisés.
Face à la rapidité de ces mutations technologiques et économiques, les entreprises assisteront-elles à une montée en valeur durable du veilleur augmenté, ou devront-elles constater que l'automatisation a rendu caduque la majorité des postes dédiés à l'information ?